FIGARO. JEUDI 30 MARS 1933
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LE VERDICT DE L'AFFAIRE DE L'AÉROPOSTALE
Les débats se sont terminés à minuit. M. Bouilloux-Lafont a été reconnu coupable d'usage de faux et condamné à un an de prison avec sursis. Collin le faussaire, à deux ans. Picherie, à un an. M. Jean de Lubersac est acquitté.
Il a fallu pour cela trois longues heures de délibération.
On trouvera plus loin le compte rendu de cette dernière audience d'un procès
qui fut angoissant.
M. Bouilloux-Lafont est condamné. Pendant trois heures les jurés ont délibéré.
Ah! comme il eût été intéressant d'entendre, si on avait pu, leur discussion!
C'est devant une assistance fiévreuse, anxieuse que le chef du jury lut les réponses aux 60 questions posées. Les «oui, à la majorité» tombaient de ses lèvres, mêlés, çà et là, de quelques «non». Mais
on attendait avec impatience la réponse à la 42e question concernant M. BouillouxLafont. Ce fut un «oui, à la majorité» les jurés lui accordaient des circonstances
atténuantes. M. de Lubersac a été acquitté. Les
jurés ont infligé un an de prison avec sursis à M. Bouilloux-Lafont. Il a entendu sa condamnation debout, extrêmement pâle, se raidissant à la barre sur laquelle il appuyait ses mains crispées. C'était dramatique, douloureux.
Le réquisitoire
Excellent réquisitoire de M. l'avocat général Siramy, très clair, très simple, très ramassé, sans effets d'éloquence inutile.
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Je salue tout d'abord la noble figure de M. le bâtonnier Rousset, qui a prononcé hier une magistrale plaidoirie, de ce grand avocat devant lequel tout le monde s'incline. Les faits, messieurs, sont graves. On a déchiré sur ]a place publique un haut fonctionnaire, un grand sénateur
du pays, Ce fut un tragique désarroi pour un honnête homme quand son accusateur sortait des documents disant «Voila l'infamie de celui que j'accuse.» Mais M. Chaumié a eu la chance d'avoir un ministre, M. Painlevé, qui a exigé une enquête. En 1930, l'Aéropostale se trouvait en difficulté. Elle se tourne vers l'Etat, c'est-à-dire vers les contribuables. A tort ou à raison, à raison semble-t-il, l'Etat, couvert par le Parlement, refuse. D'où l'irritation de M. Bouilloux-Lafont qui rend M. Chaumié et le ministre, M. Dumesnil, responsables.
Et à nouveau M. Siramy nous raconte les visites de M. Bouilloux-Lafont dans
les ministères, montrant son dossier, en affirmant l'authenticité, mais ne voulant jamais le laisser. «Singulière et cynique attitude, dit M. Siramy. Le, juge d'instruction avertit, en effet, M. Bouilloux-Lafont
qu'il n'y a pas de compte Chaumié, que le document qui l'affirme est un faux. Et néanmoins M. Bouilloux-Lafont dépose une plainte contre lui.»
Collin affirme que M. Bouilloux-Lafont lui a inspiré les faux. «Faut-il le croire? Connaissant Collin, je récuse son témoignage. Mais je connais aussi l'état d'esprit de M. Bouilloux-Lafont et son désir dc vengeance. Le grand bourgeois et ce repris de justice sont devenus amis intimes.
«Qu'est-ce qui réunit, disait un pessimiste: Ce n'est ni l'amour ni l'amitié, c'est la haine.»
Comment, se demande l'avocat général, M. Bouilloux-Lafont, intelligent, ancien élève de Polytechnique, banquier, n'a-t-il pas examiné les documents bancaires remis par Collin? La moindre enquête lui en aurait démontré la fausseté. Les contrats? Ils sont, dit M. Siramy, signés de
noms de directeurs de la Lufthansa qui n'existent pas. Or, M. Bouilloux-Lafont connaît le directeur, et il ne se renseigne pas!
Et M. Siramy apporte un argument nouveau Comment M. Bouilloux-Lafont n'a-t-il pas été surpris de la provenance de ces documents. S'ils étaient authentiques, ils auraient dû avoir été volés à la Deutsche
Bank, à la Twentsche Bank, à la Lufthansa,
à l'ambassade d'Italie, chez
notre attaché militaire en Roumanie, au ministère de l'intérieur, chez M. Painlevé, chez M. Chaumié. Trop de vols pour n'être pas suspects, et cependant il dit autour de lui «Je les tiens de parlementaires et de hautes personnalités que j'ai juré de ne pas nommer.»
Après M. Bouilloux-Lafont, M. Siramy passe aux autres accusés: Picherie. Il reconnaît avoir fait deux faux rapports à la Sûreté. «Il a la
vocation du faux policier, c'est un maître chanteur de bas
étage, spécialiste, du chantage, à l'outrage public à la pudeur.» «Lubersac, je suis
surpris de le voir là, dit l'avocat général. Mais sachant que les faux Dumesnil sont faux, il n'en dit pas moins à M.Bouilloux-Laffont «M.
Dumesnil a touché.» Collin, professionnel de l'escroquerie, et indicateur numéro 460 de M. Faux-Pas- Bidet. Pour lui, comme pour Picherie,
M. Siramy ne veut pas de circonstances atténuantes. «M. Bouilloux-Lafont a pour lui son passé, lui son acharnement et sa haine. Vous apprécierez. Mais il faut une condamnation nécessaire pour un tel complot qui peut se renouveler demain. Vous ne serez justes qu'à la condition d'ètre sévères.»
Plaidoirie de Me Addé-Vidal
C'est Me Addé-Yidal qui ouvre le feu des plaidoiries, en présentant la défense de M. de Lubersac, cet «homme énigmatique», disait de lui, l'acte d'accusation. Qu'a-t-il fait? demande Me Addé-Vidal. Il
a simplement donné un renseignement à M. Bouilloux-Lafont. Pas autre chose. Renseignement inexact, mais que lui avait donné un de ses indicateurs. Et il demande son acquittement, en évoquant son brillant
passé militaire.
Plaidoirie de Me Guerrier
Barbu, chevelu, noir comme un beau roi d'Assyrie. Me Guerrier défend Picherie, qu'il aime appeler, toujours, «Charles Picherie».
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Oui, Charles Picherie a été condamné, mais ses victimes n'étaient point sympathiques. Oui, par le mécanisme rigoureux de la loi, Charles Picherie se trouve relégable et peut être expatrié... D'ailleurs, il
n'a fait que recopier deux documents.
C'est pourquoi Me Guerrier demande son acquittement.
Plaidoirie de Me Raymond Hubert
«J'ai un poumon perdu, et l'autre en train de se perdre», avait dit Collin à une audience précédente. Et Me Raymond Hubert, très
chaleureusement, va chercher a apitoyer les jurés sur l'état de santé lamentable de son client. D'ailleurs, ne doit-on pas lui tenir compte de ses aveux, qui furent immédiats et complets?
Mais la défense de Collin ne peut être qu'une nouvelle attaque contre M. Bouilloux-Lafont.
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Il n'a pas agi seul, s'écrie Me Raymond Hubert. Qu'importe son passé? Ce qui doit compter, c'est sa faute. Il n'a été qu'un instrument... Je
n'ose vous demander l'impossible, mais si vous êtes convaincu de cela s'il n'a agi que pour rendre service à celui qui le faisait vivre, peut-être pouvez-vous aller jusqu'au bout de l'indulgence.
Ce fut une très bonne plaidoirie, sobre, bien composée, pleine de tact et très utile. Et la tâche était difficile.
Plaidoirie de Me Jean-Charles Legrand
Elle fut ardente, violente souvent:
Il semble, dit en débutant Me J.-C. Legrand, qu'une sorte de servitude plane sur nos grandes entreprises glorieuses. Les faire finir dans le
scandale et dans la boue!... Quelles charges pèsent sur M. Bouilloux-Lafont? Les parties civiles l'accusent d'avoir inspiré les faux, comme le dit
Lucco, et l'avocat général ne retient contre M. Bouilloux-Lafont que l'usage des documents, ce qu'il aurait fait de mauvaise foi...
Connaissions-nous donc le passé de I.ucco? et ses qualités de faussaire? Quelles raisons de s'en méfier? Il se fait passer pour attaché au deuxième bureau, et propose, apporte des renseignements. Pourquoi les repousser? Il est documenté, connaît bien les questions d'aviation, a écrit des articles sur l'aéronautique. Et les pièces qu'il apporte expliquent pourquoi on ne soutient plus l'Aéropostale. Ce que ne comprenait pas M. Bouilloux-Lafont, pour lui devient clair. Un concurrent, M. Weiller, a partie liée avec un fonctionnaire, disent les pièces, cela explique l'opposition que rencontre l'Aéropostale à être renflouée... Et ces documents des experts en écriture les authentifiaient. Les avoir fait expertiser montre la bonne foi de M.
Bouilloux-Lafont. Cela seul suffirait à le justifier.
On reproche à M. Bouilloux-Lafont de n'avoir point voulu d'enquête.
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Mais il l'a demandée à tous les ministres. S'il ne laisse pas les pièces à M. Painlevé, il les donne au général Weygand, précisément pour
qu'une enquête soit ouverte demandant à ce qu'elle ne fût surtout pas étouffée.
Lucco, en 1930, connut M. Weiller. Là, il se documenta sur l'aviation et même sur les affaires de M. Weiller, d'où possibilité pour lui de faire les faux tout seul.
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Mais, dans cette affaire étrange, on a vu des ministres descendre dans les arènes de justice, et des informations de presse précéder des
actes d'instruction qu'elles annonçaient. «M. Bouilloux-Lafont doit être arrêté et condamné», disait M. Painlevé. Je ne connais pas dans les annales parlementaires une telle déclaration, faite par un ministre,
ami de M. Weiller.
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Je ne vous permets pas, s'écrie M. le président Texier, de dire qu'il a pu y avoir une intrusion du pouvoir parlementaire dans la justice.
Et Me J,-C. Legrand termine par un éloge de M. Bouilloux-Lafont, qui a créé une grande œuvre française. «Vie facile, a-t-on dit. Non, vie de travail et de labeur. Il a créé la ligne, le matériel, les terrains d'atterrissage, tout». Il a triomphé de la concurrence allemande, partout... «Vous demandez sa condamnation, monsieur l'avocat général, vous auriez dû faire son éloge. En Amérique du Sud, France et Aéropostale sont synonymes. Donnez-nous par un verdict de justice un peu d'air pur.»
Plaidoirie de Me Pierre Masse
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Je voudrais que ma plaidoirie, dit en débutant l'excellent avocat, fut une démonstration et un apaisement. Rendez-vous compte de ce que
fut dans les affaires d'aviation l'arrivée de ces jeunes gens apportant une férocité de la guerre, n'ayant qu'un client, l'Etat, d'où toute une sara
bande d'intrigues...
« La vie de M. Bouilloux-Lafont, engagé à 17 ans dans l'infanterie, puis Polytechnique. Toute une existence de labeur et d'énergie, se
consacrant à l'Aéropostale. On le dit orgueilleux. Il a le droit de l'être, après ce qu'il a fait.»
Quand des faux sont reconnus faux, dit Me Pierre Masse, on se demande toujours comment on a pu se laisser berner, tromper mais «dans la vie courante peut-on s'entourer de méfiance ?» Es-ce que, nous dit-il, Michel Chasles ne s'est pas laissé duper par Vrain Lucas Et c'était un savant pourtant, et les faux étaient grossiers, et de plus en plus grossiers au fur et à mesure que Vrain Lucas fabriquait et Chasles devenait de plus en plus crédule.
Toute cette partie de la plaidoirie de Me Masse fut excellente et fort amusante. Est-ce que Millevoye n'a pas acheté aussi les faux papiers Norton, soi-disant volés à l'ambassade d'Angleterre?
Lucco ? C'est le faussaire, et il touche de deux côtés de M. Bouilloux-Lafont et de M. Faux-Pas-Bidet, qui, lui aussi, a confiance dans les pièces, et il connaît pourtant le passé de Lucco.
La plaidoirie a du mouvement, de la chaleur et ce don supérieur: la vie.
«On reproche, dit Me Masse, à M. Bouilloux-Lafont d'avoir fréquenté Collin. Mais il est inlelligent, Collin, de bonne famille -un oncle chanoine- lettré. Rien n'attirait la méfiance.» Toute l'argumentation très serrée de MI Pierre Masse se résumé en ceci: Lucco est absolument capable d'avoir fait tout seul les faux, sans aide aucune. La mauvaise foi de
M. Bouilloux-Lafont? Mais personne de tous ceux qui l'ont vu apporter ses documents n'y a cru. Au contraire, dit Me Masse, chacun était
persuadé de sa bonne foi. Et il n'en a pas moins fait quatre mois de prison, pour avoir été seulement imprudent!
Me Masse a terminé.
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Avez-vous quelque chose à ajouter, Lucco?
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Je regrette, et fais encore mes excuses à M. Chaumié.
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̃Je n'ai rien à ajouter, dit M. Bouilloux-Lafont aux plaidoiries de mes avocats. Je tiens à protester encore de mon entière bonne foi.
Les jurés ont soixante questions à résoudre. Elles se résument d'ailleurs à quatre, en réalité une par accusé. C'est le nombre de faux qui forme la multiplicité des questions.
Trois heures d'attente dans la fièvre. C'est une condamnation que rapportent les jurés.
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Faites entrer M. de Lubersac, dit le président.
Les jurés, en effet, viennent de l'acquitter. Mais
les autres accusés, sont entrés en
même temps. On les fait retirer. Ils ont compris et
M.
Bouilloux-Lafont est très pâle.
Les trois autres rentrent enfin pour entendre la lecture de la réponse du jury. M. Bouilloux-Lafont, presque défaillant, se cramponne à la barre; ses avocats le soutiennent. Les traits du visage, déjà maigre, se sont creusés, les yeux paraissent tout petits, enfoncés dans les orbites et comme fondus la bouche se crispe et les lèvres minces, soudain blanchissent. Puis il se raidit, passe et repasse la main sur ses joues moites. Jeune tout à l'heure, il semble devenu un vieillard.
Ce fut très émouvant.
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Une sentence devant laquelle mon serment d'avocat s'incline, dit Me Pierre Masse, vient d'être rendue, mais je vous demande de ne pas
briser complètement la vie de cet homme et de lui appliquer la loi de sursis...
Picherie se lève et d'une voix râpeuse de repris de justice: «Bouilloux-Lafont est innocent. Mais si je vous le jurais vous ne me croiriez pas. C'est Lucco qui a tout mené... Il y a un coupable, c'est Lucco -avec moi- mettons en deux, si vous voulez»
Je demande encore pardon à M. Chaumié, dit Lucco.
Quant à M. Bouilloux-Lafont, il ne dit rien.
En un quart d'heure de délibération les jurés se sont mis d'accord sur la peine. Collin est condamné à deux ans de prison. Picherie à un an et Bouilloux-Lafont à un an avec sursis.
MM. Chaumié et P.-L. Weiller obtiennent le franc de dommages-intérêts qu'ils avaient demandé.
L'audience est levée. «Hou! Hou!» crie la foule, «Vive Bouilloux-Lafont»
Georges Claretie.
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