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Le procès Les Faux de l'Aviation - mars 1933 
 
Une affaire où politiciens, ministres, policiers et espions sont embourbés jusqu'aux cheveux.  

Le 26 mai 1931 Marcel Bouiilloux-Lafont écrit:
De même  que, pendant  la guerre,  une victoire du front  a parfois  été compromise par  une défection  de  l'arrière et par  les résultats  d'un défaitisme  habilement  organisé par l'adversaire,  de même  nos succès  hors des  frontières se sont  trouvés  brutalement compromis  par une  défaillance de ceux  qui avaient  le devoir  de nous  défendre et d'accompagner  nos efforts.  Une rafale.  est venue,  née d'intrigues politiques, de désirs  de vengeance  inassouvis et d'ambitions mesquines, alimentée par des  jalousies tenaces. En  quelques  jours, l'essor  de l'Aéropostale, s'est trouvé  brisé, et le  fruit d'un  travail aride plusieurs années  est fortement  compromis. Pour sauver  l'œuvre  entreprise, pour suppléer  aux ressources  sur  lesquelles  la signature  ministérielle me laissait  en droit  de compter,  j'ai mis  toutes mes  ressources  dans la  balance, y compris  ma fortune  personnelle et  celle des  miens. Cela n'a  pas suffi,  Docteur Eckener, mais  la semaine  même où  nous n'avons  pu trouver  dans notre  pays  les quelques  millions nécessaires à une échéance  de l'Aéropostale,  800 millions  étaient trouvés, en un  clin d'oeil,  à destination de  l'Allemagne. Le texte en entier  
Il ne s'agit pas de refaire le procès (encore moins de porter un jugement sur la famille Bouilloux-Lafont comme  certains le font encore aujourd'hui malicieusement  pour placer leurs "jokers"... ). Contre le colportage d'informations tronquées, nocives, toxiques, qui circulent et s'impriment, contre l'appauvrissement de la pensée, contre la paresse intellectuelle, pour les pseudo-historiens, pour ceux qui parlent de l'Aéropostale, sont reportés les extraits de presse du procès des faux de l'Aviation. Pour en faire une synthèse, exercice  difficile, ces extraits sont, évidemment, à lire dans leur intégralité; 4 journaux de sensibilité différente ont été retenus: Le Figaro, Le Temps, L'Humanité, Ouest-Eclair






P.L. WEILLER
La salle d'audience
COLLIN dit LUCCO

  Un journaliste, Serge Lucco, de l'hebdomadaire «Cri du jour», possède des documents établissant que l'attitude de certains fonctionnaires du ministère de l'Air à l'égard de l'Aéropostale, depuis des années, n'avait qu'un fondement: ils agissaient pour le compte de l'Allemagne.
André Bouilloux-Lafont reçoit Lucco, qui lui remet 23 pièces. Il les fait expertiser deux fois. Pas de doute, c'est de la dynamite... source 
 


Un procès fait à la "hâte" car au cours de l'instruction plusieurs chapitres ouverts ont été vite refermés.
Texte: le procès du 1er au dernier jour, 21 au 30 mars 1933, «Les faux de l'aviation»  par Georges Claretie  

Extraits de presse de l'instruction, octobre 1932: une mafia au service de l'Allemagne, le 2e bureau au service des faussaires, le rôle de Paul-Louis Weiller, quelques repères significatifs , LETTRE OUVERTE AU DOCTEUR ECKENER 26 mai 1931 ,  Eckener-Latécoère 7 janvier 1932  policiers et espions (relations entre Faux-Pas-Bidet, Jean  de Lubersac, en 1917 et Collin dit Lucco...)
Pour situer le cadre, voir aussi: 
La fin désastreuse de l'Aéropostale (le complot politique mars 1931),  
L'affaire de l'Aéropostale à la chambre... une véritable explosion de haine s'en suivit...du 14 mars 1931
<<Les mots doux >>ci-dessous
Le livre-thèse sur les Secrets de l'Aéropostale, critique, l'auteur    
                                             

Le procès "Les Faux de l'Aviation" dans lequel André Bouilloux-Lafont, le fils de Marcel Bouilloux-Lafont fut inculpé. 

Déroulement du procès reporté dans quatre journaux de l'époque, mars 1933 (Pas de coupures, copies intégrales. Source: la Presse quotidienne dans Gallica)  
Le Figaro, Le Temps, L'Humanité, Ouest-Eclair

"Ce procès s'en va à à l'aventure, ballotté de droite à gauche et de gauche à droite, au hasard du tumulte, comme une barque sans pilote sur une mer démontée. Des avocats voulant tous avoir la parole en dernier, ne fût-ce que pour répéter une question déjà posée. Un président incapable de dominer l'orage..."
 "Ce fut une belle cacophonie..." 

"On décide de faire des coupes sombres dans les listes de témoins"
La Cour et l'avocat-général s'éloignent sous les huées frénétiques du public. On entend les cris: "Vendus! Vendus!" et celui de: "Vive la justice quand même!"

On y apprendra qu'en 1930 (liquidation de l'Aéropostale en mars 1931) dans un rapport de la préfecture de police, envoyé au parquet, que le faussaire Collin, sous le nom de Lucco, est l'auteur des révélations publiées en contact avec M. Paul Weiller qui ne démentira pas l'avoir rencontré "trois ou quatre fois" à cette période... "Un rapport de police nous apprend qu'en 1930 Lucco et Weiller se connaissaient et s'occupaient d'un tract à publier contre M. Laurent Eynac, destiné à servir à une interpellation Renaitour (député de l'Yonne...) 
Les mots doux, mars 1931Haut de la page 
"Les chiens de garde du capital, les grands et les petits, les gras et les maigres, les francs et les sournois se sont battus furieusement.... cela s'est passé au cours de la séance de 33 heures de la Chambre des députés.
Les maîtres qui leur donnent la pâtée et les enrichissent, les profiteurs de guerre, les tripatouilleurs de dommage de guerre, les faussaires des titres hongrois, les meuniers des moulins de Maghreb, les banquiers d'Oustric, les princesses allemandes, les seigneurs de Roumanie et les émigrés tsaristes ont dû souffrir dans leur amour-propre et panser les blessures de leurs avocats.. Fréquenter les banquiers, défendre les industriels, bien banqueter, bien gueuletonner, bien vivre, bien rire, bien s'amuser, amasser des richesses, s'embourgeoiser, voilà le devoir." Type de source de ceux qui écrivent que les Bouilloux-Lafont étaient des ripailleurs, salissant l'Aéropostale.

La lettre de Painlevé (1925) à l'attaché militaire de Roumanie pour recommander les moteurs Gnome et Rhône y est invoquée. "C'est un mensonge ! s'écrie M. P-L Weiller"
On apprend que M. Kornfeld dit Lelarge, ex-aviateur, a placé des moteurs Gnome et Rhône en Pologne et en Serbie et a touché de ce fait 450.000 à 500.000 francs de commission, sans compter un chèque de 100.000 francs  que lui aurait remis M. Weiller.. 
Avant de travailler pour les Bouilloux-Lafont, le faussaire Lucco opéra pour P-L Weiller 
L'accusé (M. André Bouilloux-Lafont): "C'est, dit-il, qu'il (Latécoère) a voulu m'acheter les actions de l'Aéropostale pour un franc. Il se faisait fort d'obtenir l'appui de l'Etat."

Ces documents de 1933 sont mis en ligne en opposition à toutes les sottises écrites soit par ignorance soit par malignité ou autre chose, avec quelquefois photo à l'appui en dépit de la loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse (tout enregistrement de son ou d'image est interdit dans l'enceinte d'un tribunal), sur ce procès malencontreusement appelé   "L'AFFAIRE de l'AEROPOSTALE", ou "Les faux de l'Aéropostale", ou "Le procès de l'Aéropostale", ou le "scandale de l'Aéropostale" mais injurieusement par certains le "procès Bouilloux-Lafont", ce procès de 1933 n'ayant rien à voir avec l'Aéropostale 

On est loin de l'AVIATION et de l'AEROPOSTALE elle-même. 


 


Ci-dessous une copie intégrale du déroulement du procès par le journaliste Georges Clarétie du Figaro, 1933 
Direct le début du document

Relevé dans le document.  
Dans le banc des accusés. 
-Collin, dit Lucco le faussaire. Multiples condamnations. Métier? "Publiciste, représentant.. "
-M. André Bouilloux-Lafont, fils de Marcel Bouilloux-Lafont
-De Lubersac. "Vous faites quoi?... Je réunis des gens entre eux.. "
-Picherie. Plusieurs fois condamné. "Vous avez fait du chantage... si vous voulez..."

L'ambiance 
Un député venant à la barre, comme à la tribune, interpeller avec une rare violence un ministre absent, M. Painlevé, un auditoire stupéfait, un président de la Cour d'assises désemparé, et s'écriant de temps à autre: "Mais... mais... mais... ce n'est pas là le procès! (l'affaire Weiler, 1924) ... les avocats surexcités.. l'auditoire houleux... puis soudain le calme, la bonace... et l'huissier appelant un nouveau témoin: "Mlle Paté!".... ce n'est point une demoiselle qui s'avance à la barre, mais le directeur commercial de l'Aéropostale... 
Parmi les accusés, Picherie, le verdict tombé, se lève et d'une voix râpeuse de repris de justice: "Bouilloux-Lafont est innocent. Mais si je vous le jurais vous ne me croiriez pas. C'est Lucco qui a tout mené... Il y a un coupable, c'est Lucco -avec moi- mettons en deux, si vous voulez!... (Collin dit Lucco le faussaire). 
M. André Bouilloux-Lafont se voit infliger le minimum de la peine tempéré lui-même par le sursis.
Fin du procès: 
L'audience est levée, "Hou! Hou!" crie la foule... 
source http://gallica.bnf.fr/     L'Amérique et l'Aéropostale  

 La totalité du procès en mode texte 




21 mars

22 mars

23 mars

24 mars

25 mars

26 mars

28 mars

29 mars

30 mars







 La totalité du procès en mode texte                                PRINT  PDF 
Procès: «Les faux de l'aviation» les 23 piéces   
du 21 mars au 30 mars 1933 relaté par Georges Claretie, journaliste au Figaro  
Le procés consiste seulement à savoir d'où viennent ces pièces, vraies ou fausses peu importe.
Aussi   Argent, politique et aviation. L'affaire de l'Aéropostale (1931-1932) par Nicolas Neiertz 
Une affaire où politiciens, ministres, policiers et espions sont embourbés jusqu'aux cheveux.




La totalité du procès en mode texte


21 mars

22 mars

23 mars

24 mars

25 mars

26 mars

28 mars

29 mars

30 mars














FIGARO
MARDI 21 MARS 1933   source 


GAZETTE DES TRIBUNAUX
L'AFFAIRE DE L'AERO-POSTALE

Au banc des accusés:
Des repris de justice, des escrocs, des maîtres chanteurs, des pseudo-journalistes, qui sont des informateurs de police, des faux policiers, qui se disent journalistes, un administrateur délégué d'une de nos plus grandes sociétés d'aviation aujourd'hui en déconfiture. Des pièces reconnues fausses par le faussaire disant:  «C'est moi qui les ai faites.» Un autre disant «Je les ai reçues de bonne foi.» Et au-dessus de tout cela planant le spectre de la politique à tort ou à raison. Mais, signe effroyable des temps, ce lugubre procès montre le peu de confiance et l'écœurement qu'a l'homme de la rue du régime parlementaire actuel.
Ceci, c'est la morale, ou plutôt la tristesse qui se dégage de ce douloureux procès.
Pour les jurés, il est tout simple. Une vingtaine de pièces ont été, par M. André Bouilloux-Lafont, produites, promenées dans tout Paris, partout, dans tous les ministères, prouvant si elles eussent été vraies que MM. Chaumié et Lazare Weiller voulaient faire passer l'Aéro-Postale entre les mains d'une compagnie allemande.
Toutes ces pièces sont fausses. «C'est moi, sauf une ou deux, qui les ai faites», répond un des accusés, Collin dit Lucco. Mais je les ai faites sous la dictée de M. Bouilloux-Lafont»
Celui-ci répond «Je les ai reçues de Collin. Je les croyais vraies, parce qu'elles corroboraient ce que je croyais déjà, la collusion de MM. Chaumié et Weiller avec la compagnie allemande la Luft-Hansa»
Voilà tout le procès.
L'un dit «oui », l'autre dit «non».
Certains avocats donnent de longues interviews avec leurs portraits dans les journaux. Sur la table des avocats des parties civiles, des montagnes de dossiers sont entassées. Dix ou douze jours de débats sont en perspective.
Les accusés:
Le premier sur le banc est Collin, dit Lucco, le faussaire. Figure curieuse, ressemblant   à un Chinois moderne. Multiples condamnations, rappelle M. le président Texier:  quatre ans pour escroquerie, puis six mois, puis six mois encore. Il est relégable et peut être envoyé à la Guyane. 
Son métier? Il est vague « Publiciste, représentant...». Il a collaboré au Cri du Jour.
A ses côtés, M. André Bouilloux-Lafont. Maigre, sec. Parlant bien. Mais sans nulle émotion, d'une extraordinaire sécheresse. Il a été élève de Polytechnique, puis est  devenu administrateur délégué de l'Aéro-Poslale,   dont son père était président. Grosse situation, surtout pour un jeune homme.
Plus loin, sur le même banc, de Lubersac, Picherie, qui ressemblent à deux vieux comptables grisonnants et fatigués, qui seraient partis pour l'étranger avec la caisse de leur patron. Bizarres, d'ailleurs, ces deux accusés.
-Vous faites quoi? Des affaires?, demande   le président à M. de Lubersac.
-Non. Je réunis des gens entre eux... 
-Bref, vous vous occupez de toutes sortes d'affaires?
-C'est exact.
-Engagé dans l'armée russe, vous avez ensuite donné des «renseignements     sur la Russie?
-Oui, mais je n'ai jamais reçu un sou pour cela!
Picherie:
-Vous n'avez pas de situation... définie?
-Si, je m'occupe d'appareils à jeux !
-Vous avez été condamné plusieurs fois, êtes relégable. Vous avez fait du chantage?
-Si vous voulez !
Et M. le président Texier, après ces quelques questions, interroge M. Bouilloux-Lafont, exposant l'accusation que nous avons résumée.
L'Aéro-Postale, dont M. André Bouilloux-Lafont   est administrateur délégué, se trouve en difficultés financières. Il y a bien eu un contrat, prévoyant 250 millions d'actions à souscrire, mais il devait être, pour aider la Compagnie, ratifié par le Parlement. Il ne le fut pas.
-Vous avez, dit le président, accusé de cet échec M. Chaumié, et conçu contre lui et contre M. Weiller de l'animosité...
-Pas contre M, Weiller.
En 1931, puis surtout en 1932, des accusations   circulent contre M. Chaumié. M. Painlevé, entre autres, l'en avertit. On murmure qu'il aurait reçu des actions de la Luft-Hansa, c'est-à-dire de l'Allemagne, qu'il aurait cédé ces actions à M. Weiller, bref, dit M. Texier, «qu'il  aurait reçu un pot-de-vin».
-Cette accusation, demande M. Texier à M. Bouilloux-Lafont, vient de vous?
-C'est exact. Je trouvais d'ailleurs très curieuse l'attitude du gouvernement.
En 1932, M. Bouilloux-Lafont va dans les ministères. Il montre un album contenant des pièces accusatrices. M. Tardieu les voit et lui dit «C'est grave. Il faut une enquête.  Cela finira devant la justice » M. Bouilloux-Lafont les montre à M. Guernier qui lui demande de les lui laisser.
-Je lui ai dit, répond M. Bouilloux-Lafont, que je les avais fait expertiser, et que j'étais convaincu de leur authenticité. Si je ne les lui ai pas laissées, voici pourquoi: je les avais  reçues de Collin, qui se disait attaché au bureau et envoyé par ce service pour me mettre au courant des relations   de Chaumié.
-Raison de plus pour les laisser au ministre.
-Non. Car je ne voulais pas voir étouffer l'affaire. Je considérais M. Weiller comme très fort (sic). Le ministre aurait remis pour enquête les pièces à des subordonnés qui auraient prévenu M. Weiller. Et puis, je ne voulais pas désobliger le 2e bureau qui m'avait, croyais-je, envoyé ces pièces. Je n'ai aucune suspicion contre le ministre, mais c'était de ma part un acte de prudence.
De même, il ne laisse pas ses documents à M. Painlevé.
-Vous suspectez tout le monde, réplique le président, sauf celui qui vous a remis les documents. M. Painlevé vous a demandé les pièces et vous avez refusé de les lui remettre.
-Mais M. Painlevé était alors très malade. Il a regardé mes documents pendant deux heures et s'est plusieurs fois endormi en les regardant. Il m'a conseillé finalement de les  remettre soit à la justice, soit au général Weygand, ce que j'ai fait.
Et au ministre de l'air M. Bouilloux-Lafont  affirmait l'authenticité de ses documents et lui disait «J'ai donné ma parole d'honneur de ne pas dévoiler leur provenance.» Lors de  son premier interrogatoire, il a dit la même chose au juge d'instruction.
Oui, parce que ce jour-là le juge saisi de la plainte de M. Painlevé, n'avait qu'une seule pièce dans son dossier ce que j'avais donné au général Weygand n'était pas là. Alors  je me suis dit «C'est une manœuvre!»
Ces documents, résume M. Texier, avaient pour but de prouver la forfaiture et la corruption de MM. Chaumié et Weiller. Ils disaient que M. Chaumié aurait touché 225.000 francs, que grâce à M. Weiller la Lufl-Hansa -l'Allemagne- mettait la main sur la Société Gnome et Rhône et sur nos lignes aériennes les plus importantes.
-Oui, c'est ce que disaient les documents,  répond M. Bouilloux-Lafont.
Or, toutes ces pièces sont fausses.
-Oui, sauf une ou deux, répond Collin, jusqu'ici muet, c'est moi qui les ai faites
Et un beau jour Collin alla trouver Merlo, dit Merle, journaliste, qu'il appelle «son maître», et il lui dit: «J'ai  fait des faux. En voilà des photographies. Celui-ci  les prit, les envoya à Mme Hanau qui les adressa au juge d'instruction.
En quel monde vraiment sommes-nous!
A tout cela M. Bouilloux-Lafont a pondu  nettement, sèchement. Un couperet. Nulle émotion chez ce jeune homme accusé d'un très grand crime.
Collin, dit Lucco, a davantage l'habitude des prétoires. Il répond nettement, mais en souriant.
-Oui, j'ai fait tous ces faux. Je suis allé, comme journaliste, à l'Aéro-Postale. J'y ai vu M. Portait, puis M. Bouilloux-Lafont. Celui-ci m'a parlé des difficultés financières   de la  Société et de ses difficultés politiques. Nous avons beaucoup causé. Il m'a invité à déjeuner. Je lui ai dit que  j'étais au service de M. Faux-Pas-Bidet, le commissaire de police. J'ai fait un article sur l'Aéro-Postale,   que j'ai montré à M. Bouilloux-Lafont. Celui-ci m'a dit: «Tiens Tiens voire écriture ressemble   singulièrement à une écriture que je connais.» Celle de M. Lazare Weiller. Et, alors, comme je me trouvais sans situation, il m'a dit qu'il pourrait m'en trouver une à l'Aéro-Postale, qu'il était puissant, qu'il voyait des ministres... 
-Et, alors, vous avez, comme vous avez dit à l'instruction, reconstitué des documents ?
-Oui. M. Bouilloux-Lafont me disait «Ces documents existent.» Il me dictait, et j'écrivais.
-Vous fabriquiez?
-Oui. Je croyais que cela correspondait à des faits exacts. J'avais confiance en M. Bouilloux-Lafont. Je faisais des faux-vrais.
Des faux-vrais ! Le mot est adorable.
Et lorsqu'il s'agissait de verser au dossier  des faux, par exemple des cartes pneumatiques, adressées soi-disant par M. Weiller à M. Chaumié, pour qu'elles puissent porter le  timbre authentique de la poste, voici comme opérait Lucco.
-C'était bien simple, dit Lucco. J'écrivais  mon adresse au crayon. Je recevais le pneu j'effaçais mon nom et le remplaçais par celui de M. Chaumié, avec son adresse.
-Bref, vous n'avez été, selon vous, que le secrétaire de M. Bouilloux-Lafont ? 
-C'est exact.
Mais pourquoi donc ce bizarre Collin a-t-il été voir le bizarre Merle qu'on trouvait jadis mêlé au procès de chantage de Mme Hanau contre Anquetil?
-Merle, dit Collin, connaissait l'affaire; je lui ai donné quelques photographies des documents. J'aimais beaucoup Merle. Je lui dis tout. Il m'a conseillé de partir, car j'étais devenu suspect. Il m'a offert pour cela 25.000 francs, mais à la condition de lui signer un papier me reconnaissant   l'auteur des faux. J'ai refusé. Alors, il m'a dénoncé ou fait dénoncer par Mme Hanau. M. Bouilloux-Lafont, lui aussi, m'a offert 25.000 francs pour partir, mais à la condition de lui signer un papier disant que je lui avais remis les documents. J'ai refusé.
Que de boue !
Et, se tournant vers M. Chaumié, au banc de la partie civile, très digne, très solennel, Collin s'écrie:
-Je renouvelle ici à M. Chaumié tous mes regrets.

M. Bouilloux-Lafont se lève.
-Tout d'abord, je n'ai jamais offert 25.000 francs à Collin pour partir... Je l'ai connu lorsqu'il est venu à Aéro-Postale. II avait, me disait-il, des documents contre M. Chaumié. Collin était un jeune homme d'excellente famille. Il était agréable de parler avec lui. Il avait de la culture. Il s'est présenté à moi comme envoyé  par le bureau.
Ce bureau que Collin appelle, tout court «le deuxième».
-J'ai reçu ses pièces de la meilleure foi du monde, continue M. Bouilloux-Lafont.
-Mais, réplique le président, n'auriez-vous pas en rechercher la provenance, les vérifier ?
-Je croyais qu'elles émanaient du 2e bureau. Si j'étais allé là, on ne m'aurait rien dit. J'ai fait vérifier les documents par deux experts, avec une pièce de comparaison.   Ils m'ont dit qu'ils étaient bien de l'écriture de M. Weiller.
M. Bouilloux-Lafont, d'une voix très ferme, mais bien sèche, continue: 
-J'ai été imprudent. J'ai été trompé par Lucco. Mais j'étais de très bonne foi. J'avais su que M. Weiller avait acheté 45 millions d'actions de la Société Gnome et Rhône. Depuis, on m'a dit que l'opération était régulière. Mais elle m'étonnait. J'ai cru à une affaire suspecte, à une collusion. Or, les documents remis par Lucco m'expliquaient tout de cette collusion. Je pensais que les documents avaient été volés dans quelque service ou chez M. Chaumié, ou ailleurs. J'y ai cru. Elles m'apportaient les explications que je cherchais, et pouvaient servir à renflouer l'Aéro-Postale.
Et se tournant vers la partie civile, comme Lucco, il lui dit à son tour: 
-Je fais, moi aussi, des excuses à M. Chaumié.
-Mais, réplique M. l'avocat général Siramy, vous avez pour cela attendu dix mois !
Des pièces sont fausses que M. Bouilloux-Lafont a produites pour discréditer MM. Chaumié et Weiller. Lucco dit les avoir fabriquées, mais à l'instigation de M. Bouilloux-Lafont,   et sous sa dictée. Celui-ci plique   les avoir reçues de bonne foi, les croyant vraies. Voilà toute l'affaire en quelques mots.
Une centaine de témoins et dix ou douze jours de débats.
Georges Claretie.
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FIGARO. MERCREDI 22 MARS 1933  source

GAZETTE DES TRIBUNAUX: L'AFFAIRE DE L'AERO-POSTALE

Les débats sont confus, mais non point sans intérêt. Il y a au banc des accusés un homme, en effet, très curieux c'est ce Collin. dit Lucco. Il est escroc, faussaire; il a même, nous l'avons appris, inondé le ministère de l'air de faux documents (alors qu'il ne connaissait pas encore M. Bouilloux-Lafont). C'est une sorte de Vrain-Lucas, fort intelligent du reste. Il parle bien. Par son calme, sa voix douce, il arrive même à  réduire au silence le tonnerre des avocats déchaînes. Il a des façons tristes et même douloureuses de parler de lui, de sa santé «J'ai un  poumon perdu et l'autre est en train de se perdre. Dès lors, pourquoi ne dirais-je pas la vérité?» Et c'est avec la même voix lente qu'il dit «C'est M. Bouilloux-Lafont qui m'a commandé les faux que j'ai fabriqués, sauf deux qui ne sont pas de moi».
La voix coupante, M. Bouilloux-Lafont s'indigne:
--Moi ? Pourquoi donc aurais-je fait faire des faux? Pour faire renvoyer M. Chaumié du ministère? C'est absurde. On ne révoque pas ainsi un fonctionnaire qui a son statut. M. Chaumié aurait pu faire un procès à l'Etat. Pour le faire changer de poste ? Mais alors, M. Painlevé qui avait  vu mon dossier eût été complice Tout cela est stupide!... 
Combien M. Bouilloux-Lafont a-t-il payé ces documents à Lucco ? 
Cinquante mille francs, nous dit-il.
-Non, réplique Lucco, six mille francs et la promesse d'un emploi à l'Aéropostale.
-Non, cinquante mille. Lucco m'a dit que, pour ces documents, le 2e bureau faisait des recherches en dehors de son budget. Je trouvais donc tout naturel de payer.
-Avez-vous, demande le président à M. Bouilloux-Lafont, cherche à un moment quelconque une intervention parlementaire?
-Non. Mais quand, grâce à Mme Hanau, les documents ont commencé à circuler, on m'a dit «Voyez un député socialiste». J'ai .vu M. Deschiseaux 
-Mais celui-ci, a émis des doutes sur l'authenticité des documents?
-On m'a dit en effet qu'il en avait parlé à M. Léon Blum et que celui-ci avait répondu «Il faut être très prudent».
Collin se lève, et de sa. voix douce
-M. Bouilloux-Lafont a fait procéder à une expertise en écriture. Mais cela, tout simplement pour savoir si j'imitais bien celle de Weiller, uniquement pour pouvoir dire plus tard qu'il était de bonne foi.
-Mais alors, réplique M. Bouilloux-Lafont, je devrais être poursuivi comme auteur, ou co-auteur des faux. Ce serait logique, tandis que je ne suis poursuivi que pour usage de faux. C'est donc que le Parquet ne croit pas à tout ce que raconte Lucco.
«II est en effet bien curieux, dit Me Pierre Masse, de voir Collin l'escroc et le faussaire être l'auxiliaire de l'accusation. Est-ce que. en 1930, ainsi qu'il ne connaissait pas encore M. Bouilloux-Lafont, il n'a pas fait de fausses traites signées Weiller qu'il a escomptées à son profit personnel? 
-Mais oui, réplique de sa petite voix calme Lucco, et c'est précisément cela qui m'a donné l'idée de faire la même chose pour M. Bouilloux-Lafont.
Il a même, en novembre 1930, fabriqué une lettre signée Weiller. Elle fut, par le baron Nicaise remise à M. Tardieu, et c'est cette lettre que  confia M. Tardieu à M. Bouilloux-Lafont pour servir de pièce de comparaison.
Un faux étayant Tautres faux!
̃Dans une affaire qui valut à Lucco quatre ans de prison, il y aussi des faux, notamment un pseudo-contrat faisant croire à une cargaison de  fusils envoyés en Serbie, et une banque versa sur le vu de cette pièce 110.000 francs à Lucco. Celui-ci ne s'émeut pas.
-Ce procès est soumis à une instance en révision. J'ai fait ma prison. Vais-je encore une fois être condamné pour cela?
-Non, réplique Me Pierre Masse. Mais je veux montrer qui vous êtes.
Et du banc de la partie civile, Me Bonnet s'écrie «La réputation de Collin comme faussaire est bien établie et c'est pourquoi ceux qui en ont  besoin en profitent!»
Jusqu'ici les deux autres accusés, de Lubersac et Picherie, n'ont pas ouvert la bouche. Leur interrogatoire sera bref.
Un homme bien curieux lui aussi ce Lubersac. Quelle vie d'aventures et de mystères que la sienne! Il fut, dit-il, condamné en Allemagne pendant la guerre. Il alla en Russie il connut le commissaire Faux-Pas-Bidet. Depuis que fit-il? Il donnait des «renseignements» au service  des renseignements. Il avait ses indicateurs à lui. Il ne manque pas d'élégance lorsque très droit, très «gentleman», il se leve dans le box:
̃-Je veux faire une déclaration. Lorsque pour la première fois M. Bouilloux-Lafont me parla de M. Chaumié, je lui ai dit «Je ne veux pas vous  entendre. M. Chaumié est un de mes amis, c'est un parfait honnête homme», et je tiens à le redire ici.
Que lui reproche-t-on à M. de Lubersac ?
-M. Bouilloux-Lafont m'a montré des pièces photographiées. Je lui ai fait remarquer qu'elles se suivaient dans un ordre tellement impressionnant qu'il fallait en vérifier l'authenticité. J'ai montré le dossier à M. Faux-Pas-Bidet qui, employant une expression russe, m'a dit  sans bien avoir examiné les documents: «Oh ! c'est une histoire noire.»
Et M. de Lubersac nous dit le mot en russe.
Un jour, M. Bouilloux-Lafont lui montre la liste des quatre-vingts personnes qui auraient touché et qu'il trouvait suspecte.
-M. Bouilloux-Lafont m'a demandé de savoir si ces personnes avaient réellement touché. Or, comme j'apporte des renseignements à mon  pays presque toutes les semaines, j'ai des indicateurs. J'ai chargé l'un d'eux, que je ne nommerai pas, de faire une enquête. Il m'a dit que  soixante-dix-huit personnes n'avaient pas touché, mais que pour deux documents les renseignements de la liste étaient vrais.
-Eh bien! réplique M. l'avocat général Siramy, c'était une erreur. Les chèques Dumesnil étaient faux, eux aussi, comme tout le reste.
Tristement, M. de Lubersac continue: 
-J'ai donné soixante-dix-huit renseignements exacts, et deux qui ne l'étaient pas. Et c'est pourquoi je suis ici!
Bien singulier ce Picberie grisonnant mais jovial, qui a connu Lucco, il y a plusieurs années, et qu'il rencontra ensuite en villégiature judiciaire à  la maison centrale de Poissy, avant de jouer dans des bars le rôle de faux policier.
-Lucco est venu me voir un jour. Il a aperçu chez moi du papier à en-tête de la Sûreté générale. Il l'a emporte. Puis, revenant chez moi, il m'a  tendu une note en me disant «Recopie-moi ça sur ce papier!» 
C'étaient deux faux rapports semblant émaner de la Sûreté générale.
Collin se lève, irrité.
-J'ai fait tous les faux du dossier de M. Bouilloux-Lafont, sauf ces deux pièces là. Pourquoi les aurais-je fait faire par Picherie? Je n'avais pas  besoin de lui. Deux ou trois faux de plus ou de moins à ma charge, cela n'a pas grande importance. Si donc j'avais fait ceux-là, je le dirais!

LES
TEMOINS


Ils seront intéressants, sans cependant apporter de renseignements bien nouveaux.
Voici, à la barre, M. André Tardieu.
-Je n'ai eu, ni administrativement, ni parlementairement, à m'occuper de cette affaire. J'ai une première fois reçu la visite de M.  Bouilloux-Lafont, le père, voulant me remettre une enveloppe cachetée contenant, disait-il, des renseignements sur des personnalités  sud-américaines avec lesquelles il avait eu à traiter. J'ai répondu que cela ne me regardait pas, mais concernait le parquet. Puis, M. André Bouilloux-Lafont est venu me voir. Il m'a dit avoir dans sa serviette des documents cisifs. J'ai répondu que je n'avais ni qualité ni pouvoir  pour prendre connaissance d'un tel dossier qui comportait deux enquêtes l'une sur l'authenticité des documents, l'autre sur les faits, et que M. Bouilloux-Lafont devait aller voir le ministre des transports. Au cours de la conversation, je lui ai dit que dans l'aviation on photographiait  beaucoup, et c'est alors que je lui ai remis une pièce que j'avais vue dans un dossier, afin qu'elle lui servit de pièce de comparaison. Je ne sais rien de plus. J'ai appris le reste par les journaux.
Après avoir vu M. Tardieu, président du conseil, M. Bouilloux-Lafont alla donc voir M. Guernier.
-Il m'a, dit l'ancien ministre, à la barre, apporté, non pas un dossier ou un album, mais cinq pièces en photographie. Il m'a dit qu'elles montraient que M. Chaumié aurait reçu, par l'intermédiaire de M. Weiller, des actions de la Lufthansa. Il refusa poliment, mais fermement, de me les laisser. Il me montra aussi des pièces semblant émaner de la Sûreté générale et, comme je pouvais facilement faire vérifier celles-là,  je pris des notes et en parlai au directeur de la Sûreté générale. Celui-ci, après enquête, me dit qu'aucune pièce de ce genre n'existait dans  ses services. J'ai peu compris que M. Bouilloux-Lafont n'ait pas voulu laisser son dossier, qui ne contenait que des photographies. J'ai compris qu'il ne voulait pas qu'on en vérifiàt l'authenticité.
-N'était-il pas logique, lui demande Mr Jean-Charles Lcgrand, de dire à M. Bouilloux-Lafont que les pièces de la reté générale étaient fausses
-Je n'en ai pas eu le temps. Le ministère a été renversé.
Simple, rapide et net, voici le général Weygand.
-En juin 1932, j'ai reçu la visite de M. Bouilloux-Lafont. Il m'apportait des photo graphies, me disant que ces pièces intéressaient la défense nationale et l'aviation. Je lui dis «Il appartient au ministre de l'air, M. Painlevé, de les voir.» - «Mais, me répondit-il, c'est M. Painlevé, que j'ai
vu, qui m'envoie vers vous.» Alors j'ai fait venir le chef du service des renseignements pour mettre en sûreté les documents que me remettait M. Bouilloux-Lafont. J'ai été voir M. Painlevé, qui m'a demandé ce dossier. Je le lui ai remis. Un peu plus tard, M. Bouilloux-Lafont est revenu  me voir avec son oncle et m'a dit qu'ils ne voulaient pas que l'affaire fût étouffée. J'ai alors appris que l'affaire était entre les mains de la  justice.
M. Bouilloux-Lafont alla voir aussi M. Piétri, ministre de la défense nationale.
-Il m'a dit, au mois de mai, qu'il avait des révélations graves à faire sur la Lufthansa et sa mainmise sur Gnome et Rhône il m'a apporté des  photographies, trois, je crois. M. Bouilloux-Lafont m'a paru sincère et de bonne foi. Je lui ai dit «Cela concerne M. Guernier, ministre de  l'aviation civile.» Il n'a pas voulu me laisser ses pièces, disant qu'il reviendrait me voir. J'en ai parlé à M. Guernier, au général Weygand, au  général Gamelin, au colonel Laurent et surtout à M. Painlevé en lui passant mon service.
Autre visite à M. Etienne Riché, soussecrétaire d'Etat à l'aviation.
-En avril 1931, M. Maurice Bouilloux-Lafont, vice-président de la Chambre, est venu me voir, voulant transformer sa banque en Banque  populaire. Nous avons jeuné ensemble. Les autres membres de la famille Bouilloux-Lafont étaient là, et naturellement on a parlé de  l'Aéropostale. M. André Bouilloux-Lafont m'a dit que MM. Dumesnil, Chaumié et Richard étaient d'accord avec la Société Latécoère pour
reprendre à bon marché des actions Lalécoère vendues très cher au groupe Bouilloux-Lafont. Il apportait à la défense de l'Aéroposlale une  passion telle qu'elle obnubilait sa faculté de jugement, si bien que je fis étudier les mesures nécessaires pour avoir une autre gestion que celle de M. Bouilloux-Lafont.
Et M. Riché nous conte que M. Bouilloux-Lafont, très irrité, lui disait «Nous mènerons la bataille jusqu'au bout, et nous sortirons tous nos  papiers
-Mais, réplique M. Bouilloux-Lafont dans son box, ces papiers c'étaient une brochure intitulée La vérité sur l'Aéropostale, et que nous avons  publiée!
-N'a-t-on pas, demande un des avocats à M. Riché, apporté vers 1930 au ministère des faux concernant l'aviation? Et n'était-ce pas Lucco qui  les avait apportés ? 
-Oui. Je l'ai su par ouï dire, répond M. Riche. Je crois bien que c'est M. Painlevé qui me l'a dit.
Or, en 1930, Lucco ne connaissait pas M. Bouilloux-Lafont.
Aujourd'hui, suite des témoignages.
Georges Claretie.

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FIGARO JEUDI 23 MARS 1933  source

L'Affaire de l'Aéro-Postale Par GEORGES CLARETIE

Ce procès s'en va à l'aventure, balloté de droite à gauche et de gauche à droite, au hasard du tumulte, comme une barque sans pilote sur  une mer démontée. Des avocats voulant tous avoir la parole en dernier, ne fût-ce que pour répéter une question déjà posée. Un président  incapable de dominer l'orage. Et M. Painlevé n'est pas venu, et la seule lecture de sa déposition a suscité la tempête. Il voulait venir, mais ses médecins le lui ont formellement interdit.
C'est M. Painlevé qui a déposé la plainte en faux contre X. Trois fois il a déposé devant le juge d'instruction. «J'ai reçu, disait-il, la visite de  M. Bouilloux-Lafont, qui colportait un dossier qu'il affirmait d'une authenticité indiscutable. Mais il n'a pas voulu me dire de qui il le tenait. S'il l'avait dit, il n'y aurait pas eu d'affaire...» C'eût été simple. M. Painlevé eut l'impression que le but de M. Bouilloux-Lafont était de faire  quitter le service de l'aviation à M. Chaumié. «S'il s'en va, disait-il, nous ne dirons rien.» L'entrevue, d'après M. Painlevé, aurait été sinon  orageuse, du moins assez violente, et M. Painlevé la dialogue dans sa déposition:
- Voici la preuve, disait M. Bouilloux-Lafont. M. Chaumié a touché, par l'intermédiaire de M. Weiller, un pot-de-vin pour déposséder l'Aéropostale au profit d'une firme allemande. Voici les pièces.
- Mais aucune n'est signée Chaumié, répondait le ministre.
- Oh ! cela suffit pour établir son indignité.
- Mais ce sont des photographies seulement !
- Mais bien authentiques.
- D'où les avez-vous ?
- J'en réponds comme de moi-même. Les personnalités dont je les tiens sont des garanties.
- Dites-moi qui.
- Je ne puis le dire.
- Alors, c'est comme si vous ne me disiez rien.
- C'est confidentiel.
- Confidentiel pour le gouvernement ? Oh! répliqua M. Chaumié.
Et M. Bouilloux-Lafont remporta son dossier en disant «Je préfère le donner au général Weygand.»
- Peu m'importait, continue M. Painlevé, pourvu que le gouvernement pût être informé par le général Weygand. 
Une enquête rapide que fit faire le ministre lui montra que les pièces étaient fausses même faux grossiers. L'une d'elles avait été, apprit-il,  remise au commissaire Faux-Pas-Bidet par un nommé Lucco, spécialiste du faux. Et, dans, sa déposition, M. Painlevé semble ne pas croire  possible la bonne foi de M. Bouilloux-Lafont, car il n'a pas voulu laisser son dossier et semblait ne pas désirer d'enquête. De plus, l'instruction  étant ouverte, il continuait à promener son dossier, affirmant, même au juge d'instruction qu'il lui avait été fourni, par de hauts personnages  qu'il ne nommerait pas.
- Mais c'est un réquisitoire, s'écrie Me Jean-Charles Legrand..
- Le dialogue que rapporte M. Painlevé, s'écrie à son tour M. Bouilloux-Lafont, n'a pas existé; Mr Painlevé était malade, il n'aurait pas eu la force de s'indigner. Et puis sachant que c'étaient des faux, pourquoi ne m'a-t-il pas prévenu? Je n'ai pas dévoilé le nom de Lucco parce que j'avais
confiance en lui. Indirectement, M. Painlevé a donc couvert Lucco
Entre M. Painlevé et M. Bouilloux-Lafont, s'écrie Me Charles Bonnet, vous n'hésiterez pas.
Quel orage eut été déchaîné si M. Painlevé était venu, car Me Jean-Charles Legrand lit une note du Populaire disant: «M. Painlevé nous affirmé que l'administrateur de l'Aéropostale n'était pas de bonne foi, mais l'animateur des faux, et qu'il devait être accusé et condamné.»
- C'est là, s'écrie l'avocat, une pression de l'exécutif sur le judiciaire. 
- Je ne vous permets pas de dire cela, riposte le président.
- Mais M. Painlevé l'a dit aussi à la tribune du Parlement. Il a requis contre M. Bouilloux-Lafont... 
On entend ensuite M. Jules Gautier, ancien président de section au Conseil d'Etat. Il a été chargé par ses fonctions de faire un rapport sur la gestion de l'Aéropostale.
«La compagnie, disait-il dans ce rapport, par ses bénéfices exagérés, ses fraudes, des faux et usages de faux habituels à cette compagnie compromis le bon renom de la France.» A la suite de ce rapport une instruction, encore en cours, fut ouverte.
- Oui, mais, s'écrie Me Pierre Masse, des experts ont dit que la comptabilité de la compagnie avait été sans influence sur le compte général  présenté à l'Etat. 
- Oh! nous ne sommes pas ici riposte l'avocat général Siramy, pour examiner la comptabilité de Aéropostale. C'est une autre affaire.
M. Bourguignon, aujourd'hui conservateur de la Malmaison, était en août 32 directeur du cabinet de M. Painlevé. Il vit M. Bouilloux-Lafont, qui lui parla de son dossier et affirma son authenticité. «Mais, répliquait M. Bourguignon, il y a des exemples historiques de faux célèbres 
- «Ces pièces sont vraies, continuait M. Bouilloux-Lafont. et remises par de très hautes personnalités.» Puis il dit au chef de cabinet qu'il n'en  voulait à M. Chaumié que comme directeur de l'aviation. «Je ne veux pas, disait-il, la mort du pécheur, mais si on envoyait M. Chaumié  ailleurs, je n'utiliserais pas mes armes.»
- Jamais, réplique M. Bouilloux-Lafont, je ne me suis servi de cette expression «la mort du pécheur».
- Devant moi, pourtant, vous l'avez fait, réplique M. Bourguignon.
Au mois de septembre la justice était saisie. Or le 21, M. Deschizeaux, député, vit, nous dit-il, M. Bouilloux-Lafont qui lui montra ses pièces. M. Deschizeaux fut sceptique. «Cela me  paraissait, dit-il, rocambolesque.» Il en parla à M. Léon Blum qui lui répondit: «Soyez prudent il y a d'ailleurs une plainte en faux au parquet.»  Ce que M. Bouilloux-Lafont n'avait point révélé. 
Voici à la barre M. le colonel Redempt. Il était chef du service des renseignements au ministère de l'air, au temps de M. Laurent Eynac. D'août à octobre 1930 il y eut une campagne contre le ministère et contre l'aviation, basée, nous dit-il, «sur des documents d'ordre intérieur, confidentiels et secrets, qui avait une grave répercussion à l'étranger». D'où pouvait-elle venir? Le colonel s'informe et apprend qu'un certain  Lucco est rédacteur au Cri du jour. Ce Lucco venait au ministère au service de la presse. On apprend aussi que Lucco est Collin, le condamné,
et on le prie de ne jamais revenir. Or, un jour, la préfecture remet au ministère un document concernant le programme des avions de chasse. Document secret, qui avait été communiqué à la presse par Lucco. Le colonel, naturellement, fait ouvrir une enquête. Elle n'aboutit pas.
- Je veux lire, s'écrie M" Jean-Charles Legrand, le rapport de police concernant cette affaire.
- Non, réplique le président.
- Si.
- Non
On le lit tout de même en partie. Ce rapport de la préfecture au parquet, dit que le Cri du jour a publié des articles sur l'aviation, violents contre  M. Laurent Eynac, signés S. L. (Serge Lucco). Ce Lucco, dit le rapport, s'est vanté d'obtenir des renseignements secrets. On l'a  surveillé. On a appris que, d'accord avec M. Weiller, il s'occupait d'une campagne contre M. Laurent Eynac ce serait M. Weiller qui aurait  documenté Lucco.
La police surveillant Lucco, qui est son agent. Dans quels bas-fonds sommes-nous!
- Donc, s'écrie Me Jean-Charles Legrand, quand nous avons su qu'en 1930 Lucco et Weiller utilisaient des documents secrets, nous avons  demandé de les retrouver. On n'a jamais abouti. Je voudrais poser une question à M. Weiller. Je voudrais, en effet, bien savoir qui a dicté les  faux à Collin, et le demander à M. Weiller.
- Mais c'est Bouilloux-Lafont, il la toujours dit.
- Non.
- Si.
- Je voudrais poser une question.
- Non!
- Si!
Tous les avocats se dressent, parlent, crient. Et les cris sont stridents comme ceux des mouettes pendant l'orage. La tempête gronde. Le président, tout à fait incapable de la dominer, s'écrie de temps à autre, fort aimablement:  «Pardon! Pardon! Ne plaidez pas!...» Puis, sespéré, il se couvre de sa toque et lève l'audience.
Georges Claretie.

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FIGARO. VENDREDI 24 MARS 1933  source 

L'AFFAIRE DE L'AERO-POSTALE

Il y a encore beaucoup de témoins à entendre, dit M. le président Texier, en ouvrant cette quatrième audience. Par conséquent je demande  aux avocats de bien vouloir limiter leurs questions.
Cinq minutes après, ce fut une belle cacophonie.
Il y a, dans Le Malade imaginaire, une scène Argan et Thomas Diafoirus parlent en même temps. Personne n'entend ce qu'ils disent et ils  ne sont que deux. Ici, ce sont les dix-sept avocats bondissant, s'asseyant, rebondissant, comme lancés par un ressort, parlant dans le  tumulte tous ensemble, un ballet en robes noires qui semble agrémenté de haut-parleurs, transmettant en même temps les émissions de  tous les postes de T. S. F. de l'univers, mêlées de «parasites». Et jurés, magistrats, auditeurs, sont encore plus ébahis que Toinette devant les deux Diafoirus. Et pourquoi ce tapage ? Bien souvent à propos de rien, simplement parce que tout se déroule dans le désordre.
M. le commandant Dagneau, aviateur, administrateur de la Compagnie transafricaine, est le premier témoin entendu. Il a connu MM.  Bouilloux-Lafont et Weiller. En septembre, ce dernier, très indigné, lui a dit qu'on promenait dans Paris des faux contre lui. En même temps, M. Bouilloux- Lafont lui dit avoir déposé une plainte contre M. Weiller, et il lui montra son dossier.
- Collin a-t-il pu, seul, faire ces faux demande Me Raymond Hubert.
Et Collin répond:
- Certes non. Je n'aurais pu les faire tout seul. On a bien trouvé chez moi des documents que je n'aurais pas avoir, évidemment. Mais ils étaient d'ordre militaire. Rien de l'aviation civile. Si j'avais été capable de faire seul ces faux, qu'on me mette alors à la tète de l'aviation
(Rires.)
- Or, continue Me Lecoq de Kerland, qui assiste son confrère, Me Marcepoil, M. Bouilloux-Lafont, seul, pouvait connaître certaines choses  indiquées dans les faux.
- Mais, réplique Me Pierre Masse, un rapport de police nous apprend qu'en 1930 Lucco et M. Weiller se connaissaient et s'occupaient d'un  tract à publier contre M. Laurent Eynac, destiné à servir à une interpellation Renaitour.
- M. Weiller va s'expliquer, dit Me Abrami.
Et, assez pâle, M. Weiller se lève, au banc, de la partie civile.
- Je vais répondre. Tout d'abord, le rapport de police parle d'un document sur les avions de chasse, document secret. Ce rapport ajoute que Collin se l'est procuré aux Chantiers de la Loire. Cela ne me regarde pas. J'ai vu trois ou quatre fois Lucco en 1930: il s'est présenté à moi  comme secrétaire du Cri du jour et m'a demandé des renseignements pour son journal, que j'aurais pu donner à tout autre journaliste. Une  fois, j'ai déjeuné avec lui. Le tract dont parle le rapport? C'est risible! «Il devait être imprimé, dit le rapport, soit rue La Condamine, soit rue Championnet.» On ne sait. Il n'a jamais paru et c'est la première fois que j'en entends parler. J'ai cessé de voir Lucco parce que j'ai appris  qu'il avait fait une fausse traite soit-disant acceptée par moi, au profit d'un de ses amis qui n'a pas voulu porter plainte. Voilà tout.
M. Dormann, ancien ministre, a vu M. Bouilloux-Lafont, qui lui a montré ses documents. Il en fut troublé et en parla à M. Painlevé. Celui-ci  lui répondit «Toutes les pièces sont fausses. C'est maintenant une guerre au couteau avec les Bouilloux-Lafont. La plainte était en effet  déposée. Mais M. Dormann demanda à M. Bouilloux-Lafont la provenance de son dossier. «Donnez-moi, lui dit celui-ci, votre parole de soldat de ne pas le révéler. Mon dossier vient d'un officier du deuxième bureau de la guerre.»
En terminant sa déposition, M. Dormann ajoute:
-Dans la région que je représente, toute la population dit M. Bouilloux-Lafont de bonne foi.
Voici maintenant M. Fournier, sous-directeur de la Banque de France. La Banque était créancière de MM. Bouilloux-Lafont et leur avait consenti des délais de paiement qui ne furent pas observés. C'est alors qu'on lui montra le dossier. Les pièces parurent bizarres à M. Fournier.
Collin se lève.
- On m'accuse de tout. On dit que je connais l'aviation, la banque, tout, et que M. Bouilloux-Lafont, banquier, fils de banquier, administrateur d'une compagnie d'aviation, ne connaît rien à rien! (Rires.) Or, une des pièces fausses parle d'une entrevue qui aurait eu lieu à la Banque de France, comment l'aurais-je connue?
M. de Lubersac a fait citer comme témoin à décharge M. le général Niessel. Belle figure de chef; déposition simple et nette.
- J'eus M. de Lubersac sous mes ordres quand j'étais chef de la mission militaire en Russie. Il a joué un rôle important et utile à l'armée; il a rendu à la mission et à la France les plus grands services. Quand l'armée allemande marchait sur Petrograd, il a rempli une mission importante et dangereuse, en bon Français.
Et M. de Lubersac remercie son ancien chef.
A la barre vient M. Dumesnil, ancien ministre de l'air.
- Dès que j'appris l'accusation infamante dirigée contre un homme dont je suis fier de me proclamer l'ami et dont j'ai été le chef, j'ai dit à  M. Chaumié, avant la moindre explication: «Cette accusation ne peut être vraie» Toute une année de collaboration m'a fait apprécier la  probité, le désintéressement, le souci du bien public et le courage du directeur de l'aviation civile. Il n'est plus aujourd'hui question de rien. On sait l'inanité des reproches. Pour un bon Français,