CYRANO  source   16 Octobre 1932.

L'Affaire de l'aviation , une "bataille de gangsters" .... relation entre Le commissaire Faux-Pas-Bidet et M. Jean de Lubersac...


Depuis la fin de la semaine dernière, M. Brack se refusait à ordonner l'arrestation de M. André Bouilloux-Lafont. Le parquet la demandait, quoiqu'en ait dit M. Léon Blum. M. Painlevé l'exigeait.
Mais M., Brack, pour apprécié qu'il soit dans les affaires touchant à la politique, est d'une indépendance certaine.
M. Brack n'avait pas la conviction de la mauvaise foi de M. André Bouilloux-Lafont. La position de M. Painlevé n'en avait pas fourni la preuve. Celle de M. Guernier, dont on attendait beaucoup, se manifesta assez anodine malgré le mystère dont elle fut entourée.
En somme on relevait des inexactitudes dans les, dépositions de l'administrateur de l'Aéropostale, des présomptions raisonnées de culpabilité, mais de preuve, aucune. M. Brack décida d'attendre.
Que M. André Bouilloux-Lafont ait été escroqué de.60.000 francs par un faussaire qui exploitait son inimitié pour M. Chaumié, ou qu'il ait tenté  d'obtenir au moyen de faux qu'il avait provoqués le déplacement de M. Chaumié, l'une ou l'autre hypothèse se conçoit fort bien.
Mais ce qui- semble peu compréhensible, c'est l'intervention de M. de Lubersac.
Pour quelle raison ce gentleman encore fortuné, agent de premier plan du deuxième bureau, accepta-t-il d'apporter à M. André Bouilloux-Lafont la preuve de l'authenticité des deux chèques Dumesnil et du chèque Ceccaldi, manifestement faux, et lui en apporta-t-il une confirmation motivée forgée de toutes pièces?
Quelle est encore la raison de son silence singulier, de son dévouement obscur et chevaleresque?
N'attendant rien de M. de Lubersac qui a affirmé son caractère dans des missions singulièrement plus dangereuses que cette aventure où, du reste, il ne risque pas grand-chose, le parquet pensa obtenir davantage de M. Faux-Pas-Bidet.
Le commissaire Faux-Pas-Bidet et M. Jean de Lubersac, le frère du défunt sénateur, sont de vieilles relations.
En 1917, M. Faux-Pas-Bidet appartenait, en Russie, à la mission militaire française. et entretenait avec les bolchevistes des rapports très officiels. M. de Lubersac, chargé d'une mission plus officieuse, était à ce moment chef de la sûreté de Trotsky. Par quel miracle? Dieu seul le sait.
Suspecté par la Tchéka, le commissaire allait être arrêté et légalement assassiné par les bourreaux lettons comme espion, quand le camarade de Lubersac, devançant la Tchéka, le fit arrêter et condamner à mort. Il oublia seulement de le faire exécuter jusqu'au moment, un échange de prisonniers permit au chef de la sûreté de Trotsky de troquer le condamné contre une centaine de Russes.
Ce sont des choses qui ne s'oublient pas.
M. de Lubersac, à son retour en France, est devenu un des agents les plus appréciés de M. Faux-Pas-Bidet dépendant du deuxième bureau, auquel ressortit également Lucco-Collin...
Certains journaux d'extrême gauche, notamment Le Populaire et L'Humanité, en ont profité pour prendre à partie le deuxième bureau militaire.
Or le deuxième bureau militaire n'a rien à voir avec les faux Lucco.
M. Léon Blum, qui derrière Lucco veut attaquer notre état-major et le général Weygand, ne peut pas ignorer que nos services de contre-espionnages comprennent une section militaire, et une section civile.
La section civile dont fait partie M. Faux-Pas-Bidet dépend de la Sûreté générale et est exclusivement chargée du contre-espionnage à l'intérieur.
11 y a évidemment liaison entre les deux sections. Mais la liaison a lieu par en haut, et non par en bas.

On peut penser des experts ce que l'on voudra. Il est troublant qu'après les aveux de Lucco les deux experts maintiennent leurs conclusions.
Il a donc fallu, pour qu'ils puissent être trompés, que les faux soient parfaitement exécutés, c'est-à-dire d'après des «calques». Pour faire des faux en aussi grand nombre Lucco a donc avoir à sa disposition un nombre considérable de pièces authentiques Paul-Louis Weiller.  D'où, de qui les tenait-il ?

Hypothèse:
Si l'on considère, qu'en somme, toute l'affaire profite à M. Weiller, apparu maintenant dans la blanche tunique de l'innocence persécutée, on peut rappeler le vieux proverbe is fecit cui prodest (à qui le crime est utile), cité par Cyrano l'autre semaine.
Il existe un dossier Weiller aux renseignements généraux. Lucco le connaît.
Il va trouver M. Weiller pour lui révéler la chose et le faire chanter.
Premier mouvement de M, Weiller: «Je ne marche pas.»
Lucco insiste. Second mouvement de M. Weille: «Je marche.»
Puis, se reprenant: «Attendez, je fais marcher.»
Et alors, toute la combinaison s'échafaude. Lorsque des pièces gênantes existent, il est un moyen classique de leur ôter toute valeur probante: on les noie dans un flot de pièces fausses.
Supposez qu'après avoir eu ce trait de génie, M, Weiller ait dit à Lucco:
Portez les pièces fausses à Bouilloux- Lafont.,. Double profit pour vous...
Que vaut cette hypothèse ? Ce que valent des déductions hasardées d'après les maigres renseignements fournis sur cette mystérieuse histoire, dont tant de détails rappellent une autre «Affaire» s'agitaient des personnages fort analogues à Lubersac, à Lucco et à M. Faux-Pas-Bidet.
Et puisque nous notons cette obligatoire assimilation, qu'il nous soit permis de révéler les inquiétudes précises de Lucço qui, pensant à un autre agent du deuxième bureau, ayant joué le rôle que l'on sait dans l'autre «affaire», refuse d'avance le lacet de Lemercier-Picard.

«Bataille de gangsters», disait l'autre jour M. Delesalle, rapporteur du budget de l'air, en parlant de cette étrange histoire qui ressortit aux «histoires de brigands» autant qu'à l'histoire tout court.
Et le député du Pas-de-Calais expliquait cette qualification en ajoutant, comme la presse l'a répété:
«Toute une bande d'escrocs gravitent autour du ministère de l'Air, n'exerçant d'autre mission que celle du chantage.»
On comprend parfaitement cette explosion de colère de la part d'un homme aussi intègre et aussi scrupuleux que M. Delesalle  Député du Pas-de-Calais, termine la guerre comme capitaine, chef d'escadrille, avec 6 citations dont 4 à l'ordre de l'armée, et la croix de la Légion d'honneur à titre militaire (5 novembre 1917)..
Mais il en a trop dit, pas assez.
Les escrocs et les maîtres chanteurs dont il a parlé, qui sont-ils ?